Togo : La musique et l’identité culturelle en 60 ans d’indépendance

Coucou les amis, aujourd’hui mon pays, le Togo, fête le 60eme anniversaire de son accession à la souveraineté internationale. Et pour moi, l’indépendance n’est pas seulement politique mais passe également par la culture. Je vous propose de faire un petit tour de la musique togolaise de 1960 à aujourd’hui et de parler de la place de l’identité culturelle dans la musique togolaise d’aujourd’hui. Notons que dans ce billet, j’ai choisi de parler uniquement de la musique urbaine togolaise afin de réduire mon champ. Ainsi dans ce billet, le terme musique togolaise désigne la musique urbaine.

– Qu’est-ce qu’une musique urbaine ?

Né aux Etats-Unis vers 1980, le terme « Urban Music » apparaît dès lors que la musique afro-américaine avait commencé à respecter les formats radios[1] et était créée à l’aide d’instruments digitaux[2]. Les rythmes étaient proches de la musique pop[3]. Elle devient ensuite un style musical hybride qui sera « […] le phénomène des années 1990 en matière de musique commerciale […] »[4]. Dans l’industrie musicale américaine, la catégorie « Urban » est utilisée pour désigner le rhythm’n’blue, la soul et la musique populaire afro-américaine contemporaine[5].

La musique urbaine s’est peu à peu répandue à travers le monde. Ainsi, « bien qu’elle soit née de la culture musicale afro-américaine et que les principaux événements qui ont marqué son évolution rapide aient eu lieu, pour la plupart, aux États-Unis, la musique urbaine a aujourd’hui une portée internationale »[6]. L’expression a évolué et regroupe des genres musicaux tels que la soul, l’Acid Jazz, le Rhythm & Blues (R’n’B) contemporain, et le hip-hop qui a permis de commercialiser un mode de vie.

– Les années 60 : un élan de la musique togolaise émergente et en voie de professionnalisation

En 1960, année d’indépendance de la majorité des pays africains, les nouvelles nations entamaient le processus de reconstruction. L’objectif : devenir des États avec une gestion autonome de leurs affaires politiques, économiques et culturelles… À cette époque, le plus important dans l’immédiat pour les gouvernements africains, fut les affaires politiques, économiques et militaires. Il semblait que les affaires culturelles étaient considérées comme moins importantes.

Toutefois dans certains pays comme le Sénégal, le gouvernement a su autant prioriser la culture que les autres affaires de l’État. Ainsi, le pays de la Teranga[7]  fut le seul pays de l’Afrique de l’Ouest à organiser le Festival mondial des arts nègres à Dakar à partir de 1966. Ce festival se voulait une plateforme d’expression des artistes africains et une passerelle qui permettrait leur rayonnement au-delà du continent. Bella Bellow[8], vedette et reine de la musique togolaise disparue en 1973, a obtenu une consécration internationale après sa participation au premier Festival mondial des arts nègres.

En 1969, Bella Bellow est l’une des rares artistes africaines de l’époque à accéder à la mythique scène de l’Olympia à Paris où elle participa à la Nuit de la fraternité en hommage à Martin Luther King[9]. La même année, elle est sélectionnée pour représenter le Togo au quatrième festival de la chanson populaire à Rio de Janeiro, au Brésil. Surnommée « la blueswoman africaine », elle participa à des émissions radiophoniques (Pulsations, Discorama…)[10]. Elle se fait remarquer par de grands noms de la musique en Afrique comme Miriam Makéba et Manu Dibango. Avec ce dernier elle préparait, avant sa mort en 1973, une tournée aux États-Unis. Bella Bellow fit des prestations à Cotonou, Ouagadougou, Abidjan, Bamako, Dakar, Douala, Libreville, Yougoslavie, Brazzaville, Kinshasa, Athènes, Split, Bonn, Belgique, aux Antilles (Guadeloupe et Guyane). Son œuvre a été reprise par plusieurs artistes notamment Angélique Kidjo, Akofa Akoussah, Reniss, Tunisiano.

Des années 1960 à 1990, le Togo, malgré une politique qui se focalisait peu sur la culture, était au-devant de la scène internationale. Outre Bella Bellow, des artistes comme Akofa Akoussa[11], Afia Mala[12], King Mensah[13], Jimi Hope[14]  et d’autres faisaient la fierté du pays et étaient des porte-flambeaux de la musique togolaise. Pendant la même période, en 1962, des labels togolais de disques ont vu le jour dont le label Akue de Gérard Akueson ancien instrumentiste (batteur), manager et producteur. Son label a produit plusieurs stars du continent à l’instar de Bella Bellow, et de l’artiste béninois GG Vikey. Le label deviendra en 1982 Bade Stars Music puis en 1994 Akueson Worldwide.

Cependant, depuis les années 2000, de nouvelles tendances musicales ont pris d’assaut l’Afrique. Certains de ces nouveaux rythmes issus de la mondialisation seront regroupés dans ce qu’on appellera la musique urbaine. Ces mêmes années ont été marquées par l’arrivée du numérique dans l’environnement social et sur le marché musical togolais, avec les Compact Discs puis les ordinateurs.

–       Les années 2000 : les débuts de la musique urbaine au Togo

Depuis les années 2000, le marché musical togolais a été envahi de musiques urbaines internationales venant notamment de la Côte d’Ivoire, du Nigéria, de la France et surtout des Etats-Unis. Ainsi, pendant dix années (2001-2011), les musiques les plus écoutées au Togo sont celles de Magic System, 2Face, P-Square, Beyonce, Jenifer Lopez, R-Kelly, le groupe Westlife, Kelly Rowland, Nellly, Aaliyah, Lorie, Corneille, La Fouine… Au cours de la deuxième moitié de cette décennie, des artistes togolais ont commencé à suivre cette nouvelle tendance musicale qui conquérait le public. C’est de cette manière qu’est née la musique urbaine togolaise.

Dès lors, on voit naître des artistes qui s’illustrent dans le Rn’B et le rap. Ce fut l’époque d’Ali-Jezz, Wedy, Small Popy[15], Black Joe, Eric MC, les groupes Wezepe, The Seeds, 100Papiers, Maniac Team, Phenix…  Souvent issus de leur environnement immédiat ou de leurs expériences personnelles, certains thèmes abordés par les artistes ont pour but le changement de comportement. D’autres ont pour unique vocation de faire danser les mélomanes. Depuis plus de quatorze années, le pays se fait connaître à travers le groupe Toofan arrivé sur la scène musicale en 2005. Après avoir conquis le marché international, il reste actuellement l’unique groupe musical togolais qui connaît un réel succès. Plusieurs artistes font la fierté du Togo mais, peinent à se faire connaître à l’étranger.

Peut-on penser que ce décollage difficile de la musique togolaise est dû, entre autres, à un manque d’identité culturelle ?

Vous serez-peut-être surpris mais moi je dirai sans hésiter : oui ! En effet, les artistes togolais à succès international se font davantage rares sur la scène musicale. La nouvelle génération d’artistes togolais mise, selon moi, de moins en moins sur le message à véhiculer et sur le brassage de rythmes musicaux. Ainsi, du tam-tam, en passant par les castagnettes, la guitare et le piano, les artistes togolais devraient davantage choisir de revisiter les répertoires traditionnels. Je pense que la tendance devrait être au métissage des sonorités.

– La musique togolaise et l’identité culturelle
Identité culturelle
Le tam-tam : instrument de musique africain

L’expression de l’identité culturelle peut passer par plusieurs activités artistiques dont la musique. En effet, la musique entretient une relation étroite et réciproque avec l’identité culturelle du groupe dans lequel elle prend naissance. Certaines musiques sont« l’expression d’une appartenance nationale ou ethnique ; elles se posent comme emblèmes et peuvent être perçues comme des stéréotypes marquant la collectivité d’où elles sont issues »[16].

A partir de cette définition, l’on comprend qu’au sein de chaque société ou communauté, on distingue une culture particulière qui peut considérablement influencer un artiste dans la création de son œuvre. Ce constat se vérifie surtout dans le secteur musical, car même si les instruments de musique peuvent se ressembler, la langue, la danse, les gestes, le rythme diffère d’un groupe social à un autre.

Ainsi, au Togo, la musique en pays Kabyè n’est pas la même que celle chez les Ewé, les Mina, les Ouatchi, les Tamberma ou les Kotokoli, toutes des ethnies au sein du même pays. C’est ce qui justifie cette phrase de Manu Dibango « Il n’existe pas une musique africaine mais des musiques africaines et des artistes d’origine africaine »[17]. Cependant, l’être humain n’étant pas un être statique, son évolution, les changements de son environnement, ses voyages, ses découvertes et toutes ses nouvelles expériences viennent s’ajouter aux influences de sa société. Ce constat est davantage réel avec la mondialisation. Nous pouvons noter l’exemple du secteur musical dans lequel la naissance de certains styles de musiques hybrides est due à l’influence artistique immédiat ou extérieur subies par des artistes. 

Au Ghana, le style musical hiplife est par exemple né d’un mélange d’instrumental, de musicalité, de rythme et d’esthétiques issus du hip-hop et du highlife. Les artistes ghanéens pour créer le hiplife, y ont également ajouté des proverbes et des traditions orales afin de donner une particularité au style et de permettre une reconnaissance de celle-ci parmi plusieurs autres styles[18]. Au Togo, il se pose un réel problème de l’identité de la musique. En effet, certains artistes de la Côte d’Ivoire, du Congo et maintenant du Nigéria ont su conquérir l’Afrique et les autres continents avec des genres comme le Coupé Décalé, le Zouglou ou le Soukouss. Ces musiques, perçues comme des produits issus d’une société ou d’un contexte particulier sont vecteurs d’une affirmation identitaire. Dans un souci commercial, les artistes togolais adoptent parfois ces styles.

La musique togolaise devrait être l’un des moyens les plus efficaces pour exprimer d’où l’on vient même si parfois l’ouverture à diverses influences peut être profitable. Il s’agit ici de savoir vivre la mondialisation sans pour autant perdre de vue d’où l’on vient. Le problème fait objet de débats entre les acteurs du secteur. Ces derniers jugent alors que dans le cas de la musique urbaine, plus de variétés axées sur un style propre au Togo pourrait ouvrir d’autres horizons à la musique togolaise. Pourtant, l’inquiétude ne se situe pas uniquement au niveau de l’identité de la musique togolaise mais également de sa diaspora. Celle-ci semble ne pas être dynamique même s’il existe certaines associations. La diaspora est un groupe, appartenant à une même communauté nationale, qui vit sur des territoires différents mais qui continue à entretenir des liens puissants et transnationaux[19].

L’internationalisation de la musique togolaise n’est pas uniquement liée à l’identité de cette musique mais également à la réaction de la communauté togolaise à l’étranger qui devrait amener sa musique vers les autres nationalités. Près de 2 millions de Togolais vivent hors du territoire national [20] contre 7,6 millions vivant sur le territoire national[21]. S’il existe une Direction des Togolais de l’Extérieur (DTE), créée par décret N°2005-118/PR en date du 29 décembre 2005, elle n’est pas effectivement représentée à l’étranger car cette direction a ses locaux au sein du Ministère des Affaires Étrangères, de l’Intégration Africaine et des Togolais de l’Extérieur. L’une des missions de la direction est la mobilisation de la diaspora togolaise pour le développement socio-économique du pays. La culture étant un secteur à fort potentiel social et économique, il est donc important de réfléchir sur la place de la diaspora dans le rayonnement culturel du pays à l’international.

D’autres problèmes sont également à la base de cette méconnaissance, ces dernières années, de la musique urbaine togolaise. Selon moi, elle résulte aussi d’une quasi-inexistence d’une industrie culturelle bien structurée, de l’accès difficile à internet et d’une absence d’une politique culturelle efficace. Cependant, je ne vais pas développer ces points dans ce billet, de peur de vous faire lire encore plusieurs pages (rires). Je vous propose donc d’en parler dans un prochain billet et je souhaite à tous mes compatriotes une très belle fête de l’indépendance !

Prenez soin de vous et à très bientôt !


[1] Les formats radio ne devaient en général pas excéder 3 ou 4minutes.

[2] La création était faite avec des boîtes à rythmes, des synthétiseurs et d’autres instruments électroniques.

[3] Régis Meyran, « Les musiques urbaines, ou la subversion des codes esthétiques occidentaux. », https://www.espacestemps.net/, 27 janvier 2014.

[4] Musique urbaine | l’Encyclopédie Canadienne, https://www.thecanadianencyclopedia.ca/fr/article/musique-urbaine-1, (consulté le 1 juillet 2019).

[5] Urban contemporary music | music, https://www.britannica.com/art/urban-contemporary-music, (consulté le 1 mars 2019).

[6] Musique urbaine | l’Encyclopédie Canadienne, https://www.thecanadianencyclopedia.ca/fr/article/musique-urbaine-1, art cit.

[7] Le Sénégal est également connu sous le nom de « Pays de la Teranga »

[8] Bella Bellow (1er janvier 1945 – 10 décembre 1973) est une chanteuse togolaise née à Tsévié (au sud du Togo). Elle est une des rares artistes africaines de son temps à avoir presté sur la scène de l’Olympia. En avril 1966, elle participe au premier Festival mondial des arts nègres à Dakar au Sénégal. Source : <http://www.afrik.com/musik/bella-bellow/artiste/184> mis à jour le 29/11/2016 à 17:06 (consulté le 29 novembre 2018 à 21h25)

[9] Ibid.

[10] Ibid.

[11] Julie Akofa Akoussah (12 avril 1950 – 24 avril 2007) est un auteur, compositrice, interprète togolaise. Elle a partagé la scène du premier Festival mondial des arts nègres à Dakar avec Bella Bellow. Source : <http://www.julie-akofa.tg/bio.html> (consulté le 03 décembre 2018)

[12] Afia Mala, auteur, compositeur, interprète togolaise a reçu en 1984, le Prix Découverte RFI pour sa chanson « Ten Homte » (La Terre noire),  <http://www.afiamala.com/index.php?option=com_content&view=article&id=67&Itemid=80> (consulté le 03 décembre 2018)

[13] King Mensah est un artiste togolais également appelé « La voix d’or du Togo ». Il s’illustre dans la musique traditionnelle et est l’un des artistes les plus populaires du pays. Il a su exporter sa musique au-delà des frontières et a obtenu plusieurs prix dont celui du meilleur artiste traditionnel africain au prestigieux Kora Awards en 2004.

[14] Jimi Hope est un auteur-compositeur, chanteur de blues et de rock n’roll. Il est également artiste peintre.

[16] Civilisations.ca – Résonance – Musique et identité, https://www.museedelhistoire.ca/cmc/exhibitions/arts/resonance/res5_10f.html, (consulté le 3 septembre 2019).

[17] Ibid.

[18] Alice Aterianus-Owanga, « Rap Studies in Africa. Revue analytique de la littérature sur le rap en Afrique depuis les années 2000 », Volume ! 13 décembre 2017, 14 : 1, p. 7‑22.

[19] Claire Dubus, « II. Musiques urbaines… », Les Cahiers d’Afrique de l’Est / The East African Review, 1 avril 2010, no 43, p. 42‑114.

[20] Togo : un Haut Conseil pour une diaspora plus impliquée dans les affaires du pays – RFI, http://www.rfi.fr/afrique/20190703-togo-nouvel-organisme-une-diaspora-plus-politique, (consulté le 3 septembre 2019).

[21] Togo – Vue d’ensemble, https://www.banquemondiale.org/fr/country/togo/overview, (consulté le 4 janvier 2020).

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Auteur·e

inda

Commentaires

Mawulolo
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Joli billet...
On sent la patte de la pro du domaine culturel. Vivement que les autorités de notre pays pensent à une réelle structuration de notre industrie culturelle. Il y a des gens de qualité qui font des efforts.

Inda
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Merci beaucoup mon cher ami :) . Effectivement, nos industries culturelles ont besoin d'un coup de pouce et d'une structuration claire, efficace et efficiente. On espère que nos autorités s'en rendront vite compte.

Mawulolo
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Même le groupe Toofan peut innover en surfant sur la notoriété acquise. S'ils arrivent à réussir une introduction des rythmes locaux dans leurs chansons, ce serait bien top.
Afia Mala opère un retour aux sources, très intéressant....
"Tassi" de Peter Solo aussi m'a beaucoup impressionné

Inda
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Oui, les Toofan pourraient davantage faire connaître le Togo en intégrant des rythmes locaux. Effectivement, Afia Mala est une icône qui le fait très bien. J'irai écouter "Tassi" de Peter Solo.